Thème: Climat et environnement
Publié le 23 septembre 2026
Par Marianne-Sarah Saulnier, chercheuse ; Élianne Carrier, coordonnatrice de recherche et candidate au doctorat en psychologie, UQAM ; Alexia Houle, coordonnateur·trice de recherche et candidat·e au doctorat en psychologie, UQAM ; Sophie Van Neste, chercheure, INRS, Labo Équité Climat ; Janie Houle, chercheure, UQAM, Chaire de recherche sur la réduction des inégalités sociales de santé (Chaire RISS).
Les épisodes de chaleur accablante n’ont pas les mêmes effets sur l’ensemble de la population.
L’état de santé, les caractéristiques du logement, les ressources financières, la mobilité ou encore le réseau de soutien peuvent influencer la manière dont une personne est exposée à la chaleur et les moyens dont elle dispose pour s’en protéger.
C’est notamment ce que permettent de documenter les premières entrevues réalisées dans le cadre du projet MEDICCS – Modélisation économique des impacts des changements climatiques sur la santé. Lancé en 2025, ce projet vise à mieux comprendre les effets des changements climatiques sur la santé de la population québécoise ainsi que leurs répercussions sur le système de santé.
Alors que la collecte de données est toujours en cours, les résultats préliminaires du volet qualitatif font ressortir plusieurs facteurs susceptibles de moduler l’expérience des épisodes de chaleur, de même que leurs effets sur la santé, les activités quotidiennes et les capacités d’adaptation.
Des effets qui varient selon les conditions de vie et de santé
Le volet qualitatif du projet repose notamment sur des entrevues individuelles semi-dirigées menées auprès de personnes vivant différentes situations de vulnérabilité. À ce jour, 39 entrevues ont été réalisées. Six dernières entrevues sont en cours de recrutement ou de réalisation afin de diversifier les profils représentés.
Les premiers entretiens montrent que les épisodes de chaleur sont vécus de manière très différente d’une personne à l’autre. Les conséquences rapportées semblent particulièrement importantes lorsque plusieurs facteurs de vulnérabilité se cumulent.
Certaines personnes rencontrées vivent par exemple avec des problèmes de santé physique, comme des troubles cardiovasculaires, respiratoires ou neurologiques, des douleurs chroniques ou une mobilité réduite. D’autres rapportent des troubles de santé mentale ou neurodéveloppementaux dont certains symptômes peuvent être exacerbés par la chaleur. La prise de médicaments susceptibles d’augmenter la sensibilité à la chaleur ou au soleil apparaît également dans plusieurs parcours.
Ces facteurs liés à la santé ne sont toutefois pas les seuls à intervenir. Les conditions matérielles et sociales dans lesquelles surviennent les épisodes de chaleur jouent également un rôle important. Vivre seul peut, par exemple, accentuer la crainte de faire un malaise sans pouvoir obtenir rapidement de l’aide. Des ressources financières limitées peuvent restreindre l’accès à la climatisation, compliquer un éventuel déménagement ou rendre plus difficiles certains déplacements vers des espaces frais. Les caractéristiques du logement peuvent aussi réduire les possibilités d’adaptation, notamment lorsqu’il est difficile à rafraîchir ou lorsque les fenêtres ne peuvent pas être ouvertes la nuit en raison d’un sentiment d’insécurité ou de contraintes propres au bâtiment [1].
Les entretiens ne permettent pas d’établir quels groupes sont les plus touchés à l’échelle de la population québécoise. Ils permettent toutefois de mieux comprendre comment différents facteurs peuvent se combiner et influencer l’expérience de la chaleur.
Des capacités d’adaptation inégalement accessibles
Les premières entrevues mettent également en lumière l’importance des moyens dont disposent les personnes pour faire face aux épisodes de chaleur. Les recommandations émises pendant une vague de chaleur peuvent sembler relativement simples, comme rester dans un endroit frais, limiter les déplacements ou utiliser la climatisation. Leur mise en pratique dépend toutefois des conditions de vie et des ressources disponibles.
Une personne disposant d’un logement climatisé, pouvant se déplacer facilement ou ayant accès à un réseau de proches ne se trouve pas dans la même situation qu’une personne dont le logement surchauffe, qui dispose de peu de moyens financiers ou dont la mobilité est réduite. Les résultats préliminaires suggèrent ainsi que les épisodes de chaleur peuvent venir accentuer des difficultés déjà présentes plutôt que de créer des problèmes entièrement nouveaux.
Plusieurs personnes interrogées rapportent notamment une aggravation de symptômes existants ou de certains effets secondaires liés à leur médication. Fatigue, douleurs, étourdissements, difficultés respiratoires ou troubles de concentration peuvent devenir plus importants lors des périodes de chaleur.
Ces effets ont également des répercussions sur les activités quotidiennes. Certaines personnes disent avoir davantage de difficultés à travailler, à effectuer leurs tâches habituelles ou à prendre soin d’elles-mêmes et de leurs proches.
Des répercussions qui dépassent la santé physique
Les effets rapportés dans les entrevues ne se limitent pas aux symptômes physiques.
La chaleur peut aussi modifier les habitudes de vie et les relations sociales. Lorsque les déplacements deviennent plus difficiles ou que certaines activités doivent être annulées, les occasions de voir des proches peuvent diminuer. Pour des personnes déjà relativement isolées, ces périodes peuvent contribuer à réduire encore davantage les contacts sociaux.
Les épisodes de chaleur peuvent également augmenter les besoins de soutien. Des proches doivent parfois prendre en charge certaines responsabilités, surveiller davantage l’état de santé d’une personne ou modifier leurs propres activités pour lui venir en aide. Cette charge supplémentaire peut avoir des effets sur les relations, particulièrement lorsque la chaleur contribue elle-même à augmenter la fatigue, l’irritabilité ou l’impatience.
Ces dimensions sont importantes à documenter puisqu’elles permettent d’élargir la compréhension des conséquences associées aux épisodes de chaleur. Au-delà des consultations médicales ou des hospitalisations, les entretiens donnent accès à des effets qui se manifestent dans la vie quotidienne, dans le logement, dans le travail ou encore dans les relations avec les proches.
Comprendre ce que les données quantitatives ne montrent pas toujours
Le projet MEDICCS repose sur une approche mixte combinant des méthodes qualitatives et quantitatives.
Le volet qualitatif cherche à comprendre l’expérience vécue des personnes plus vulnérables aux épisodes de chaleur, les stratégies qu’elles mettent en place pour s’adapter ainsi que les obstacles auxquels elles se heurtent. Il s’intéresse également à la réalité des professionnel·les qui interviennent auprès des personnes à risque durant ces périodes. Le projet comprend ainsi une série de groupes de discussion réunissant des personnes du réseau de la santé et des services sociaux ainsi que du milieu communautaire. Des professionnel·les de la santé, des intervenant·es de première ligne, des organismes communautaires et des gestionnaires seront notamment invités à discuter des répercussions des vagues de chaleur sur l’organisation des services, des difficultés rencontrées sur le terrain et des mesures d’adaptation envisageables.
À terme, ces données qualitatives seront mises en relation avec le volet quantitatif du projet. Celui-ci vise notamment à examiner, à partir de données médico-administratives, les liens entre les épisodes de chaleur, certains problèmes de santé, le recours aux services de santé et les coûts qui leur sont associés, tout en tenant compte de certains facteurs de vulnérabilité. Les données nécessaires à ces analyses ne sont toutefois pas encore accessibles à l’équipe de recherche et devraient l’être au cours de la prochaine année.
Les deux approches permettront ainsi d’éclairer des dimensions différentes et complémentaires d’un même phénomène. Alors que les analyses quantitatives permettront d’en mesurer certains effets à l’échelle de la population, les entrevues permettent d’aller plus en profondeur dans les mécanismes qui façonnent ces inégalités et de rendre visibles des réalités qui échappent aux données administratives, comme les contraintes liées au logement, les stratégies d’adaptation qui demeurent hors de portée ou encore les répercussions sur les activités quotidiennes et les proches.
[1] Certains groupes demeurent par ailleurs peu ou pas représentés dans les entrevues réalisées jusqu’à maintenant, notamment les personnes immigrantes, racisées ou queers. Leur faible représentation dans les résultats préliminaires ne signifie donc pas qu’elles sont moins exposées ou moins vulnérables, mais plutôt que leurs expériences doivent encore être davantage documentées..




