Femmes dans les métiers des TI : vers plus d’inclusivité

Publié le 15 mars 2024

Pourquoi y a-t-il si peu de femmes dans les métiers des technologies de l’information? Quelles initiatives peuvent être mises en place pour s’assurer d’une meilleure inclusivité et représentation ?

Pour y répondre, l’Observatoire a rencontré Geneviève Taurand, Product Manager (Transportation & iTwin Product Management) chez Bentley et Marianne-Sarah Saulnier, anthropologue, spécialiste des questions d’intersectionnalité, qui a collaboré à l’élaboration des Guides « Briser les barrières, valoriser les femmes en TI » produits par le Code des filles.

Leur échange met en lumière les défis, les opportunités et les stratégies visant à encourager la participation des femmes dans un domaine traditionnellement dominé par les hommes.

 

Marianne Castelan : Pourquoi, selon toi Geneviève, n’y a-t-il que 24 % de femmes dans les métiers des technologies de l’information au Québec * ?

Geneviève Taurand : Premièrement, je pense que contrairement aux métiers habituellement mentionnés lorsque l’on demande à un enfant ce qu’il veut faire plus tard, comme pompier, médecin ou infirmière, les métiers d’informaticien ou d’ingénieur ne sont pas aussi familiers dans notre vie de tous les jours. Lorsque l’on interroge un enfant sur les tâches d’un enseignant ou d’un médecin, il en a une idée précise car nous les rencontrons et les côtoyons régulièrement. En revanche, qu’en est-il des informaticiens ou des ingénieurs? Leur rôle et leurs actions sont souvent moins évidents car nous ne les croisons pas aussi fréquemment. Et cela contribue à une perception biaisée basée sur des stéréotypes, influencée par les médias et nos interactions personnelles.

 Et si l’on considère ce que nous voyons à la télévision, les professionnels de l’informatique sont souvent représentés comme des hommes. Par exemple, dans des émissions populaires comme «The Big Bang Theory» ou «Silicon Valley», qui mettent en scène des univers liés à la science et à l’informatique, les personnages principaux sont majoritairement des hommes.

Marianne-Sarah Saulnier : Lorsqu’il s’agit d’attirer les jeunes vers ce secteur, il semble que toute l’attention soit souvent portée sur les jeux vidéo pour les garçons, et cela crée une exclusion implicite des filles qui ne se reconnaissent pas dans le public cible. En conséquence, beaucoup de gens, en particulier des filles, ne connaissent pas les nombreux autres métiers associés à l’informatique, ce qui limite leur intérêt potentiel. De plus, l’image souvent véhiculée est celle du cliché du jeune homme solitaire dans son sous-sol, mangeant de la pizza et jouant aux jeux vidéo, ce qui réduit la perception de ce domaine à cette seule facette, alors qu’il est bien plus vaste et diversifié.

G.T : Et c’est un phénomène historique !

Dans les années 1950 et 1960, au début de l’ère de l’informatique, de nombreuses femmes travaillaient dans ce domaine car il était fortement lié aux mathématiques, et le hardware, l’aspect électronique, était considéré comme plus masculin. Les femmes qui étaient douées pour la saisie de texte, souvent en tant que secrétaires, étaient donc plus enclines à occuper des postes dans le domaine informatique. Dans les années 1970, par exemple, mon père mentionnait que son premier cours d’informatique était composé exclusivement de femmes, avec lui comme seul homme. Cette histoire reflète une tendance de l’époque.

Cependant, à partir des années 1980, l’industrie des jeux vidéo a pris de l’ampleur et a ciblé principalement les jeunes garçons. Ce choix marketing a influencé la perception du secteur de l’informatique, le déplaçant davantage vers un public masculin. On peut même voir cela dans les termes utilisés, comme «gamer», qui est associé à une image masculine. Ainsi, lorsque les gens prétendent que les femmes ou les filles n’ont pas d’intérêt pour ce domaine, il est important de reconnaître l’influence du marketing et des tendances de l’industrie. Il est difficile de lutter contre ces facteurs omniprésents.

 

M.C : En tant que femme travaillant dans ce milieu, ressens-tu une responsabilité supplémentaire d’agir comme porte-parole?

G.T : Lorsque ma compagnie annonce qu’elle a besoin de volontaires pour prendre des photos du bureau pour le site web par exemple, je me porte volontaire. Je me dis que si je ne le fais pas, ce seront principalement des hommes qui se proposeront, et les photos ne reflèteront pas notre diversité. En levant la main, je veux montrer que nous, en tant que femmes, existons, travaillons et contribuons également, même si cela ne se voit pas toujours. Et si je peux influencer ne serait-ce qu’une fille ou une personne issue d’une minorité, c’est une victoire supplémentaire. Chaque personne que je peux encourager à se joindre à nous représente un pas de plus vers la diversité et l’inclusion.

Mais j’attends avec impatience le jour où ces distinctions ne seront plus nécessaires. Pendant longtemps, j’étais réticente à soutenir de telles initiatives car je craignais qu’elles ne me définissent uniquement en tant que femme, mais je réalise maintenant que nous n’avons tout simplement pas encore atteint le niveau de progrès que j’espérais.

 

MS.S : D’ailleurs, ce qui est souvent recommandé pour attirer les femmes dans ce domaine, c’est le concept de mentorat féminin. Au travail, il est crucial non seulement d’avoir des modèles féminins, mais aussi des personnes conscientes des préjugés existants. C’est pourquoi le parrainage entre femmes est si important. Il vise à créer un environnement bienveillant où les femmes se sentent accueillies et soutenues. Dans cet environnement, leurs forces sont reconnues et encouragées à s’épanouir au sein de l’organisation.

 

MC : As-tu une initiative spécifique pour encourager la participation des filles dans le domaine de l’informatique que tu aimerais particulièrement promouvoir, notamment dans le contexte scolaire ?

GT : Au niveau scolaire, l’importance est tout aussi cruciale que dans le milieu professionnel. C’est même une question essentielle. Je pense notamment à une initiative de Bentley (ndlr : compagnie où travaille Geneviève) : chaque collègue dispose d’un budget alloué, financé par l’entreprise, pour soutenir un organisme STIM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) pour les jeunes de son choix. Bentley supporte par exemple le Code des filles. C’est crucial de montrer aux jeunes, et aux jeunes filles, les possibilités qui s’offrent à elles, de leur donner un aperçu de ce à quoi cela ressemble concrètement. Récemment, j’ai eu l’occasion de visiter trois classes de quatrième année pour parler d’intelligence artificielle. Je pense que cette expérience a été très positive, j’ai reçu beaucoup de commentaires positifs de la part de parents d’élèves et je suis convaincue de l’importance de ce genre d’initiatives pour éveiller l’intérêt des jeunes et les encourager à explorer de nouveaux domaines.

 

M.C : Pour terminer, aurais-tu des conseils à donner aux jeunes filles qui voudraient se lancer et qui redoutent peut-être de sauter le pas ?

G.T : J’entends souvent dire que les domaines techniques, mathématiques, ingénierie et informatique manquent de créativité, alors que c’est tout le contraire !  Certaines personnes peuvent croire que ces domaines se limitent aux mathématiques, à la logique et au pragmatisme et ne permettent pas d’exprimer leur créativité. Cependant, lorsque l’on travaille dans ces domaines, on réalise que la créativité est essentielle. Bien que cela puisse différer de la créativité artistique, cela nécessite néanmoins un esprit inventif. C’est un aspect souvent méconnu que les gens ne comprennent pas forcément.

MS.S : Dans les entretiens menés dans le cadre de la rédaction des guides, beaucoup de femmes ont reconnu que les domaines techniques et informatiques sont en réalité très créatifs et que c’est peut-être sur cet aspect-là qu’il faudrait mettre l’accent pour attirer les jeunes filles vers ces domaines. Comme nous l’avons évoqué précédemment en parlant des jeux vidéo, certains jeux peuvent servir de première étape pour initier les jeunes à la créativité et les diriger vers ces domaines. Il est important de mettre en avant cette dimension créative dès un jeune âge afin de montrer à quel point ces domaines offrent des opportunités d’expression et d’innovation, plutôt que de s’en tenir aux stéréotypes de jeux vidéo centrés sur les garçons.

 

* Source :  Vue d’ensemble du marché du travail en TIC au Québec, Technocompetence

Partager la publication

S’abonner à l’infolettre de l’Observatoire

Les inégalités vous interpellent? Abonnez-vous à notre infolettre pour ne rien manquer des publications et événements de l’Observatoire.

Ampoule en 3D sur un rectangle sur fond jaune