Éclairages sur les inégalités en éducation au Québec : Entretien avec Pierre Doray

Publié le 24 janvier 2024

À l’occasion de la Journée mondiale de l’éducation, l’Observatoire québécois des inégalités a eu l’opportunité d’échanger avec Pierre Doray, professeur associé au département de sociologie de l’UQAM et chercheur au CIRST*. Cette discussion a porté sur les inégalités en éducation au Québec et a exploré les thèmes à venir dans le prochain Bulletin de l’égalité des chances en éducation.

 

Quels sont les principaux facteurs qui contribuent aux inégalités en matière d’éducation, selon vous, au Québec?

Pierre Doray : L’éducation est, me semble-t-il, un facteur d’émancipation culturel, social et économique, tant pour les personnes et les individus que pour les collectifs et les groupes sociaux. Si nous ne tenons pas compte de cet aspect-là, nous ne pouvons pas comprendre que l’apport de l’éducation peut être une contribution à l’édification des individus comme à la construction collective des sociétés.  Dans une société lettrée comme la nôtre, c’est un enjeu essentiel si on ne veut pas s’exclure ou on ne veut pas être exclu; il est essentiel de savoir lire, écrire, parce que ces connaissances et ces compétences construisent aussi la pensée.

Si je reviens aux facteurs de fluctuation des inégalités, je n’en dresserai pas une liste exhaustive, mais je dégagerai les grandes dimensions, comme la socialisation issue de la famille, de l’origine sociale, de la position économique au sein de la société, et des affiliations ethnoculturelles qui façonnent les modes de pensée et d’action, influençant ainsi la relation que les individus vont entretenir avec le système éducatif en général.

La famille, et les parents, jouent un rôle crucial à la fois par leur capital culturel qu’ils transmettent à leurs enfants par la socialisation et par leur engagement et le soutien à leurs enfants. L’engagement social des parents, surtout au sein des classes populaires ou défavorisées, est un élément déterminant pour surmonter les obstacles sociaux et culturels à la poursuite des études.

Les dispositions culturelles forgent les individus dès leur plus jeune âge. Ce bagage de connaissances et de compétences influence leur expérience éducative dès l’école maternelle et primaire. Certains individus peuvent éprouver des difficultés avec l’éducation formelle, mais se révéler très autonomes dans d’autres domaines de formation, notamment en tant qu’autodidactes.

La poursuite des études est largement structurée par l’application, au moment des demandes d’admission et d’inscription, de critères scolaires comme les résultats obtenus. Cela permet de souligner un processus important : la capacité à transformer le capital culturel acquis au fil des expériences sociales en capital scolaire.

Les conditions de vie constituent une autre dimension importante de l’accès aux études, notamment la richesse des familles d’origine. L’accès aux études postsecondaires (cégep et université) en dépendent très souvent.  Si elles jouent sur la durée de la formation initiale, elles influent également sur la possibilité pour les adultes de retourner aux études en raison des ressources financières nécessaires et des difficultés de concilier les différentes sphères de la vie : le travail, les responsabilités familiales et les études.

 

Quel serait, selon vous, un des principaux chantiers reliés aux inégalités en éducation au Québec?

P.D : Parmi les grands projets à entreprendre, il me semble primordial d’initier une réflexion collective sur la nature de l’éducation, en visant une ouverture maximale, aussi bien en ce qui concerne l’accès aux activités créditées qu’à l’ensemble des activités qui ne le sont pas (formation non-formelle et formation informelle). La question centrale à se poser est la suivante : après une période d’environ trente ans depuis la dernière grande consultation en 1995 (États généraux de l’éducation), ne serait-il pas opportun de revenir à une réflexion collective sur l’éducation, les orientations du système éducatif, ainsi que la place de l’éducation dans la vie sociale, en considérant son rôle par rapport au travail et à la vie quotidienne ?

 

Quel est, selon vous, l’intérêt d’une production annuelle comme le Bulletin de l’égalité des chances en éducation ?

P.D : Le projet du Bulletin vise à informer les différentes parties prenantes de l’éducation, comme les parents, les enseignant.e.s, les étudiant.e.s et toutes les personnes engagées dans le développement de l’éducation afin de stimuler une réflexion collective sur le défi de surmonter les inégalités. En exposant publiquement les inégalités existantes et leur évolution, nous les transformons en objet possible de politique publique et d’action publique, englobant non seulement les initiatives gouvernementales, mais aussi l’action de chacun. Il s’agit d’un élément fondamental pour assurer une planification démocratique de l’éducation, tant dans le système éducatif que dans les actions non-formelles et informelles.

Un espace dédié à la transmission d’informations sur les inégalités scolaires, comme le Bulletin, permettant de suivre les indicateurs au fil des ans, est essentiel pour observer l’évolution des inégalités et ainsi comprendre leur développement ou saisir leur diminution. L’objectif est de faire du repérage des inégalités un élément central de l’évaluation des pratiques éducatives et, par conséquent, de l’évaluation des résultats en éducation. Il s’agit de le considérer comme un vecteur favorisant une amélioration continue, visant à offrir à un plus grand nombre la possibilité de réussir à l’école et de favoriser le retour à l’éducation grâce à divers mécanismes.

 

Que pouvez-vous nous dire à propos du Bulletin 2024?

P.D : En ce qui concerne le Bulletin 2024, dans sa deuxième édition, l’accent est mis sur la construction d’indicateurs qui ne peuvent être élaborés exclusivement à partir des données administratives. Par exemple, il est impossible actuellement de déterminer avec précision l’effet de l’origine sociale sur les trajectoires scolaires sans recourir à des sondages spécifiques, et en se basant uniquement sur les données administratives, en raison du manque de données précises sur le statut socioéconomique des familles.

L’inclusion de ces nouveaux indicateurs permettrait de confirmer la persistance de l’importance de ces facteurs et de remettre en question l’idée que les inégalités sociales diminuent nécessairement. Cela a été notamment souligné par le rapport Oxfam de la semaine dernière (15 janvier 2024), mettant en lumière l’impact de la richesse économique sur ces inégalités.

 

*Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie

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