Thème: Besoins essentiels
Publié le 29 juin 2026
Par Karine Léveillé
Je suis née à Saint-Jérôme dans les années 1970. J’habite aujourd’hui Laval après avoir été plus de 20 ans à Montréal. Je possède un baccalauréat en psychoéducation et j’ai connu deux périodes d’itinérance au cours de ma vie, dont une récemment d’une durée de près de trois ans.
En 2019, j’ai commencé à souffrir d’une dépression profonde découlant d’un traumatisme vécu plusieurs années auparavant, soit en 2007. Traumatisme qui avait déjà causé une profonde dépression à ce moment-là.
C’est d’ailleurs suite à ce traumatisme que j’ai connu ma première expérience d’itinérance qui est survenue en 2009 et qui aura duré plus d’un an.
Pourtant, avant les événements de 2007, j’avais un bel appartement, une voiture, un bon travail, de la famille, des amies… Bref, j’avais une belle vie, quoi. Inutile de dire que mon monde s’est effondré comme un château de cartes en moins de deux ans. En 2009, j’étais plus jeune et remplie d’espoir à l’idée de guérir rapidement. Je me suis sortie beaucoup plus vite de l’itinérance, qui avait duré un peu plus d’un an, contrairement à la deuxième période, qui aura duré finalement plus de trois ans.
C’est en 2019 que ma vie a commencé à se détériorer. Les années avaient beau passer, mon vieux traumatisme ne guérissait pas et a fini par avoir raison de moi. À peu de chose près, la même histoire recommence. Découragement, dépression, augmentation de la consommation, perte de travail, perte d’amies, perte d’appartement… Et cette fois-ci, ça frappe fort, et vite.
Ainsi, en 2021, je n’ai plus aucun toit au-dessus de la tête après avoir fait du couchsurfing et brûlé tous mes ami(e)s une fois de plus. Je retourne donc dans la rue. Et cette fois, je ne le sais pas encore, mais c’est pour longtemps.
Le défi d’être sur l’aide sociale en situation d’itinérance
En situation d’itinérance, obtenir les services de l’aide sociale peut être complexe. Et lorsque la santé mentale est affectée, c’est encore pire.
En 2021, un des problèmes majeurs est que je suis sur l’aide sociale, en dépression, avec le montant de base qui se situe à près de 700$ par mois, car je suis une personne seule. Avec cet argent, je ne peux même pas me payer une chambre et subvenir à mes besoins. Avec la crise du logement et le coût de la vie qui a explosé depuis la pandémie de la COVID-19, je me demande comment je vais pouvoir me sortir de cette situation si je n’arrive pas à retourner sur le marché du travail.
De plus, lors de ma période d’itinérance, j’ai rencontré plusieurs difficultés avec les services de l’aide sociale. Non seulement je n’avais pas d’adresse, mais, dans mon cas, je n’avais souvent même pas de cellulaire. N’ayant pas d’adresse, j’avais difficilement accès à mon courrier. Avec le temps pour simplifier la chose, j’ai donné l’adresse de ma mère pour la réception du courrier. Mais je ne la voyais qu’à l’occasion. Ainsi, il n’est pas rare qu’on m’ait coupé une partie de mon chèque pour X raisons sans que je ne sois réellement dans le tort. Je n’avais tout simplement pas reçu l’information et souvent, il était déjà trop tard pour fournir les papiers demandés ou pour contester la décision. Et je ne compte pas les fois où je me suis fait carrément voler mon sac à dos dans la rue avec tous mes papiers dedans, ou encore la fois où j’ai pris la pluie à un tel point que mes rares dossiers dans mon sac à dos ont été complètement détruits. En gros, déjà j’avais peu d’argent avec les revenus de l’aide sociale, mais lorsque j’étais désorganisée, j’en avais encore moins.
Se sortir de la rue : un parcours de combattante
J’ai beaucoup travaillé dans ma vie. En fait, j’ai plus de 27 ans d’expérience de travail. Autant à 12 ans j’ai commencé à passer le Journal de Montréal, que j’ai travaillé dans des usines, dans un dépanneur durant mes études, en prison fédérale après mes études, tout comme en milieu communautaire. J’ai également travaillé en cuisine et en environnement. Mais la plus grosse job que j’ai eu à faire a été de me sortir de la rue!
Sortir de la rue est un travail à temps plein. Impossible de me louer quelque chose, car le montant de l’aide sociale que je recevais était trop bas. Tu n’as pas de logement, donc tu ne peux pas travailler. Tu ne peux pas travailler, donc tu n’as pas de logement. C’est la roue qui tourne indéfiniment.
Et puis il y a la « tournée des ressources » . En situation d’itinérance, on a accès à des ressources d’hébergement, mais pour la majorité d’entre elles, il s’agit de court terme. Parfois deux à trois semaines, mais la majorité du temps l’hébergement n’est que de quelques jours – quand ce n’est pas seulement pour la nuit. Lorsque tu te présentes sur les lieux, cela ne veut pas dire que tu auras nécessairement une place. En effet, il en manque souvent. Ce manque de places est un problème majeur qui amplifie une situation déjà dramatique. L’incertitude de ne pas savoir si tu auras un lit au chaud où tu seras en sécurité gruge une partie de ton énergie chaque jour. Sans compter que tu dois trouver de la nourriture également.
Une vie en constante adaptation
Même le fait de toujours changer de ressource revient à continuellement devoir s’adapter à la nouveauté – changer de quartier, changer de lieu physique (le bâtiment en tant que tel), nouveaux règlements, nouveaux intervenants, nouvelles personnes usagères. Tous ces facteurs augmentent le stress et accentuent les problèmes de santé mentale. Pour ma part, épuisée, remplie de tristesse et de colère par mon traumatisme, parfois sous l’effet de la consommation d’alcool, je perdais patience et je tombais en crise. Lors de ces moments, je haussais le ton et pouvais même crier. C’est ainsi que je me faisais parfois expulser avant même la fin de mon séjour. Dans les ressources seulement pour femmes, la tolérance à l’agressivité verbale est très basse, car de nombreuses femmes ont déjà connu la violence dans leur passé et souvent même dans la rue. Mais pour moi, alors en pleine dépression, changer continuellement de ressources ne m’aidait pas du tout.
L’autre défi lié au fait de changer continuellement de lieu d’hébergement, c’est le transport. En effet, je devais me déplacer de Montréal, à Laval ou à Saint-Jérôme. Parfois, lorsqu’ils étaient à pleine capacité, les organismes me fournissaient un titre de transport pour me rendre à une autre ressource. Mais, pas toujours, donc parfois sans argent, tu dois marcher très longtemps pour te déplacer. C’est pourquoi j’ai compris rapidement que je devais acheter mensuellement mon titre de transport ABC qui me permettait de me déplacer à Montréal et dans les villes environnantes. Cela me coûtait approximativement 175 $ mensuellement, mais au moins, j’étais certaine de pouvoir me déplacer de ressource en ressource.
Bien entendu, le transport est parfois long, mais le pire est la manière de voyager. En effet, pour ma part, je traînais mon sac à dos ainsi qu’un sac de voyage en bandoulière – c’était tout ce que j’avais pour survivre. Cela semble bien peu, deux bagages, mais le poids total faisait bien assez pour trouver le transport de mes sacs éreintant à la longue. Après deux ans à me promener avec ces sacs, j’ai fini par souffrir d’une tendinite au coude et à l’épaule. Ce qui n’aidait en rien ma cause.
Un autre point sensible lorsque j’étais sans domicile fixe : j’ai souvent accumulé les contraventions policières et les problèmes de justice avec les policiers. Dans bien des cas, je n’avais pas réussi à trouver de ressource, alors j’errais, perdue et découragée. Lors de ces moments, il n’était pas rare que je m’installe dans un parc et que je consomme de l’alcool pour oublier. Malheureusement, cela m’amenait à avoir des comportements dérangeants et problématiques. Avec tous mes bagages, j’étais rapidement identifiée comme étant sans domicile fixe (SDF). C’est pourquoi la police avait le crayon rapide sur le pad à contravention. En gros, la majorité des tickets étaient des contraventions pour consommation dans un lieu public, ivresse sur la voie publique, insulter un agent dans l’exercice de ses fonctions, et j’en passe. À travers ma période d’itinérance, j’ai amassé un total d’environ 7000 $ de contraventions.
La double peine des personnes en situation d’itinérance
De cela ont découlé des problèmes de justice, surtout des problèmes liés à mes interactions avec la police. Retenir les dates d’audience, faire le suivi de mes dossiers avec l’avocat était particulièrement difficile, car à ce moment, j’étais complètement désorganisée, sans adresse et sans téléphone. Je me suis même retrouvée sous mandat, pour avoir manqué une date de cour et finalement incarcérée par un juge, car j’étais sans domicile fixe. Si j’avais eu une adresse à fournir, il ne m’aurait pas incarcérée pour la fin de semaine afin d’être certain que je sois présente à la cour. Dans ce cas, j’ai réellement eu l’impression de payer doublement en raison de ma situation de SDF. J’ai vécu l’incarcération difficilement puisque je me sentais lésée dans mes droits. Cela n’est qu’un des nombreux événements liés à la discrimination des personnes en situation d’itinérance.
Bref, la rue, ce n’est pas facile et c’est tout un travail de s’en sortir.
Un jour, la chance a fini par me sourire : j’ai été enfin sélectionnée pour un projet d’appartement à Laval qui se nomme la Maison du Peuple. J’y habite depuis plus d’un an et demi et ma vie est aujourd’hui sur la voie de la guérison.
Mais ce n’est pas parce que j’ai un appartement que tout est nécessairement réglé. D’ailleurs, le programme SRA (Stabilité Résidentielle avec Accompagnement) m’a énormément aidée à mes débuts en appartement. En effet, après plus de trois ans d’itinérance, retrouver un chez-moi n’était plus naturel. J’ai dû réapprendre la vie en appartement.
Depuis peu, j’ai terminé différents programmes pour me libérer de mes tickets et de mes causes de justice. Enfin aujourd’hui, je peux dire que j’ai presque terminé de réparer les problèmes du passé. Ainsi donc je peux enfin commencer à rebâtir mon avenir.
La version intégrale de ce texte qui a été prononcé le 14 avril 2026 a été éditée pour l’adapter au format écrit.




