Thème: Besoins essentiels
Publié le 15 juillet 2026
Par Karine Perreault, Ph. D. Chercheure associée, Observatoire québécois des inégalités ; Professeure associée de clinique, Faculté de médecine et des sciences de la santé, Université de Sherbrooke et Eric Latimer, Professeur émérite, Département de psychiatrie, Université McGill et Chercheur, centre de recherche Douglas
Les appels à lutter plus activement contre l’itinérance se font entendre avec davantage de vigueur depuis quelques mois. Cela n’est évidemment pas étranger à la croissance du nombre de personnes en situation d’itinérance au Québec. Le dénombrement de 2022 nous apprenait que ce nombre avait grimpé de 44 % entre avril 2018 et octobre 2022, alors que les résultats de celui d’avril 2025 indiquent qu’il a encore bondi de 20 %, pour atteindre 12 077 personnes.
Les personnes qui se retrouvent en situation d’itinérance font appel à plusieurs systèmes (communautaire, de santé, des services sociaux, policiers, de justice, de solidarité sociale) qui leur viennent en aide dans les limites de leurs rôles respectifs et des ressources dont ils disposent. Dans bien des cas, la présence de ces personnes dans l’espace public engendre aussi des enjeux de cohabitation. Cette réalité complexe engendre des coûts sociaux et économiques importants qui, bien que difficiles à chiffrer, ont des implications pour l’arbitrage des ressources visant à répondre à la crise et à prévenir l’itinérance.
C’est dans ce contexte que le ministère de la Santé et des Services sociaux a confié au CIRANO un mandat de recherche afin de mieux comprendre les causes structurelles de l’itinérance, l’ampleur des coûts collectifs qui y sont reliés ainsi que les solutions pour y faire face. Cet article reprend certains des faits saillants du rapport du CIRANO qui découle de ce mandat, en plus de tracer des liens avec l’état du marché de l’habitation au Québec et les impacts très concrets de cette situation dans la vie des personnes en situation d’itinérance.
L’impact de la flambée des prix des logements
Un quasi-consensus se dégage de la littérature scientifique analysée dans le cadre du rapport : le prix des loyers est un prédicteur structurel important de l’itinérance. Une étude australienne particulièrement bien construite parmi celles consultées, par exemple, indique que plus le prix des loyers abordables (défini au seuil du 20e centile de l’ensemble des prix des loyers) augmente, plus la probabilité de se retrouver en itinérance dans les mois suivants augmente et ce, à un rythme croissant : 2,4 % à 100 $ par semaine, environ 7% à 325 $ par semaine et 17 % à 550 $ par semaine. Cette même étude souligne par ailleurs qu’un des facteurs de protection parmi les plus importants pour réduire le risque d’itinérance est l’ampleur de l’offre de logements sociaux dans un secteur donné.
Cette conclusion quant à l’impact du prix des loyers sur l’itinérance est préoccupante considérant l’accélération du rythme d’augmentation du loyer moyen au Québec dans les cinq dernières années (de 764 $ en 2020 pour un logement d’une chambre à coucher, à 1094 $ en octobre 2025) (figure 1).
Figure 1. Données chronologiques du loyer moyen ($) sur le marché locatif primaire, pour les logements comprenant une chambre à coucher, province de Québec

Source : Portail de l’information sur le marché de l’habitation de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL)
La question du logement était d’ailleurs omniprésente parmi les témoignages recueillis dans le cadre d’un projet de recherche-action participative mené par l’Observatoire québécois des inégalités sur l’itinérance récente à Laval. Cette étude montre que les trajectoires de basculement vers l’itinérance sont marquées non seulement par des facteurs individuels de vulnérabilité (précarité, expériences d’adversité – souvent dès l’enfance), mais sont également déterminés par des facteurs structurels avec lesquels les enjeux de logement interagissent, notamment les sorties d’institutions et les failles dans les programmes sociaux.
Le rapport souligne que diverses mesures économiques peuvent pallier la hausse des loyers, et ainsi contribuer à la prévention ou même à la sortie de l’itinérance, comme l’augmentation des prestations d’assistance sociale, de suppléments au loyer ou de l’allocation-logement pour les ménages à faible revenu.
Toutefois, il faut être conscient que lorsque les taux d’inoccupation sont bas (forte demande par rapport à l’offre disponible), une augmentation généralisée de la capacité à payer un loyer plus élevé – notamment à travers l’aide directe aux ménages – conduit à une augmentation des loyers. D’où la nécessité d’accompagner de telles mesures par une offre suffisante de logements abordables hors-marché, de façon à freiner les hausses de prix. Au Québec, ce constat s’inscrit dans un marché de l’habitation où les taux d’inoccupation sont les plus bas dans les segments les plus abordables (0,4 % en octobre 2024 pour un logement d’une chambre à coucher de moins de 750 $ par mois) (figure 2).
Figure 2. Données chronologiques du taux d’inoccupation (%) des logements d’une chambre à coucher dont le loyer est inférieur à 750 $ sur le marché locatif primaire, province de Québec

Source : Portail de l’information sur le marché de l’habitation de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL)
Une estimation du coût économique de l’itinérance visible
Dans le rapport, le coût économique associé à l’itinérance correspond aux dépenses consacrées aux services et aux ressources publiques dédiées aux personnes en situation d’itinérance, nets de leurs revenus d’emploi (considérés comme une contribution plutôt qu’un coût), sans isoler la part des coûts strictement attribuables à l’absence de logement.
Les estimations des coûts ont été réalisées pour l’année 2022-2023 (les données les plus récentes disponibles au moment de faire les analyses) et concernent plus spécifiquement les coûts associés à l’itinérance dite visible, telle que définie dans les exercices de dénombrement au Québec. Comme l’illustre la figure 3, il s’agit de l’itinérance de la rue, des institutions et des hébergements et logements temporaires, non seulement les refuges mais aussi les logements de transition.
Figure 3. Définition et formes d’itinérance
Source : ministère de la Santé et des Services sociaux (2026) L’itinérance visible au Québec et son évolution – Résultats préliminaires de l’exercice du dénombrement 2025 (Figure 2 dans le document original)
Selon les données de Statistique Canada, la proportion de personnes ayant connu l’itinérance cachée est environ quatre fois celle de l’itinérance visible. Des données fiables sur leur utilisation de services ne sont pas disponibles, cependant. Si le rapport avait pu tenir compte de l’itinérance cachée, les coûts estimés auraient été considérablement plus élevés.
Quant à la méthodologie employée, la figure 4 présente les quatre grandes catégories de coûts considérées dans l’exercice, ainsi que les principales sources de données. Les analyses ont été réalisées au niveau des 13 régions sociosanitaires incluses dans le dénombrement de 2022. Par souci de concision, les résultats sont abordés ici de manière globale, mais sont présentés par région dans le rapport complet.
Figure 4. Synthèse simplifiée de la méthodologie utilisée pour estimer le coût social de l’itinérance au Québec, pour l’année 2022-2023
Préparée pour l’Observatoire québécois des inégalités. Abréviations. ARC : Agence de revenu du Canada. CI(U)SSS : Centre intégré (universitaire) de santé et services sociaux. DRSP : direction régionale de santé publique. MESS : ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale. MSSS : ministère de la Santé et des services sociaux. PSI : personnes en situation d’itinérance.
Des coûts élevés et sous-estimés
Au total, les coûts associés aux personnes en situation d’itinérance visible au Québec ont été estimés à 776,2 M $ pour l’année 2022-2023, dont 445,4 M $ (57 %) proviennent des dépenses des organismes communautaires desservant les personnes se retrouvant en itinérance. Cette estimation correspond à environ 78 000 $ par personne, en 2022-2023. À noter que la part du milieu communautaire est sous-estimée, car certains organismes œuvrant en itinérance ne sont pas reconnus comme des organismes de bienfaisance, et leurs dépenses n’étaient donc pas accessibles publiquement sur le site de l’Agence de revenu du Canada (environ le tiers des organismes identifiés à la base).
Au sein des organismes communautaires, une grande part des dépenses (115,2 M $) provenaient de la sous-catégorie « ressources et hébergements de transition ». Sur la base de la revue de littérature réalisée dans le cadre de la recherche, il est raisonnable de se demander si au moins une part de ces dépenses ne serait pas mieux investie dans les programmes offrant du logement permanent, considérant que ce dernier permet une amélioration plus marquée de la qualité de vie des usagers et usagères, comparativement au logement de transition. Vu les données limitées, des évaluations plus approfondies comparant ces deux options seraient toutefois utiles pour un meilleur éclairage décisionnel.
La deuxième catégorie de coûts les plus élevés est celle des services publics répondant aux besoins des personnes en situation d’itinérance, avec des dépenses annuelles totalisant 243,8 M $ (services de santé, services policiers et de justice, assistance sociale). Parmi ces services, les hospitalisations, les séjours en centres de thérapie et les incarcérations contribuaient à eux trois à 200,7 M $ (83 %). Soyons clairs : ces services sont absolument nécessaires pour l’ensemble des citoyennes et citoyens, incluant celles et ceux qui vivent un épisode d’itinérance. Il a toutefois été démontré à travers la grande étude expérimentale At Home/Chez Soi, menée entre 2009 et 2013 dans cinq villes canadiennes dont Montréal, que l’approche Logement d’abord engendrait des économies significatives, notamment en réduisant les dépenses liées aux incarcérations (chez les participants avec suivi d’intensité élevée) et celles liées aux séjours en centre de thérapie (suivi d’intensité modérée).
En plus des limites déjà évoquées, plusieurs autres coûts n’ont pas pu être comptabilisés, rappelant que l’estimation de 776,2 M $ est conservatrice. Parmi les plus importants, notons les coûts encourus par les municipalités, par exemple, pour la gestion des campements, les haltes-chaleurs, les enjeux liés à la cohabitation sociale, le travail des équipes de proximité déployées sur le terrain, etc. On oublie aussi souvent les coûts intangibles, comme la détresse causée par l’empathie ressentie à côtoyer l’itinérance, l’inconfort, le sentiment d’insécurité face aux comportements déviants ou l’impuissance devant l’ampleur du phénomène. Sans compter les coûts humains pour les personnes vivant directement l’itinérance. Par exemple, les atteintes à la dignité, le stress chronique, les traumatismes, l’isolement social, la perte de repères, le sentiment d’insécurité constant, les répercussions sur la santé physique et mentale, etc. Sans être chiffrés, ces coûts humains et affectifs ont une valeur certaine.
Que retenir de ces résultats?
D’abord, il est important de souligner que le montant estimé des coûts associés à l’itinérance ne correspond pas aux « économies qui seraient réalisées chaque année s’il n’y avait plus d’itinérance ». Même si toutes les personnes en situation d’itinérance au Québec étaient logées du jour au lendemain, certaines des dépenses seraient réduites significativement (p. ex., celles des hébergements d’urgence), mais beaucoup d’autres perdureraient (p. ex., plusieurs coûts de santé ou liés à la justice). En effet, ces personnes tendent à demeurer en situation de pauvreté, même une fois logées, et de ce fait, connaissent des problèmes de santé et des interactions avec la justice dans une plus grande proportion que la population générale. Tous les problèmes ne se règlent pas par magie lorsqu’on retrouve un toit, comme en témoigne Karine Léveillé, paire chercheuse ayant participé au projet de recherche sur les situations récentes d’itinérance à Laval, dans ce récit. L’étude At Home/Chez Soi, évoquée plus haut, l’a également bien démontré.
Cela dit, le rapport montre que les coûts de l’inaction sont élevés et que des solutions efficaces – bien que nécessitant des investissements – seraient plus efficientes que le statu quo. L’approche Logement d’abord, en particulier, offre des solutions éprouvées, à la fois humaines et économiques.
Ce rapport du CIRANO fournit également des données solides et actuelles montrant que la hausse des loyers et le manque de logements à prix abordable sont des moteurs importants de l’itinérance. Agir sur ces variables aurait un effet structurant majeur.
En somme, les conclusions du rapport appellent à un changement de cap vers des politiques inclusives et des investissements stratégiques dans des solutions pérennes : soutien au revenu accompagné d’une augmentation de logements abordables, accompagnement d’une intensité adaptée aux besoins des personnes, traitement des dépendances, réforme structurée et bien financée des actions en prévention.
À ce titre, le Collectif québécois pour la prévention de l’itinérance vient de publier un projet de réforme axée sur le droit comme levier de prévention, prônant un meilleur encadrement des évictions et des sorties d’institutions, favorisant le logement social comme pilier de développement. De telles initiatives sont essentielles pour un impact sociétal réel.






