Thème: Besoins essentiels
Publié le 10 avril 2026
L’enjeu de la pauvreté interpelle les Québécois·es. Quatre personnes sur cinq pensent que le gouvernement n’en fait pas assez pour lutter contre cette problématique. C’est l’un des constats issus d’un sondage sur la perception de la pauvreté mené auprès de plus de 2000 personnes à l’automne 2024.
Les chercheurs Normand Landry et Frédérick Bastien ont analysé les données issues de ce coup de sonde qui s’inscrit dans un plus vaste projet de recherche sur la construction de la pauvreté au Québec.
Nous avons discuté de ces résultats avec Frédérick Bastien, professeur en science politique à l’Université de Montréal.
Pourquoi avez-vous mené ce sondage sur la perception de la pauvreté?
L’objectif était de comprendre comment les Québécois·es se représentent la pauvreté. Plus précisément, on a voulu mesurer les perceptions, les attitudes, les opinions des Québécois·es par rapport à cet enjeu-là : ce qu’est pour eux la pauvreté, quels sont les groupes de personnes qu’ils imaginent être les plus susceptibles d’être en situation de pauvreté, et quelles représentations se font-ils des causes de la pauvreté et des solutions qu’on devrait privilégier pour atténuer ce problème-là.
Pourquoi est-ce important de s’intéresser à la perception de la pauvreté?
D’une part, dans une société démocratique, les élu·es sont en général sensibles à l’opinion publique et donc si on veut que les gouvernements proposent des pistes d’action pour lutter contre la pauvreté, il est important de comprendre dans quelle mesure cet enjeu préoccupe la population.
D’autre part, il existe des stéréotypes dans la société à l’égard des personnes en situation de pauvreté, notamment envers certains groupes comme les personnes assistées sociales, en particulier, celles que le gouvernement considère, à tort ou à raison, comme aptes au travail. Et si on veut ultimement agir sur la stigmatisation et la discrimination qui frappent les personnes en situation de pauvreté, il faut pouvoir mieux décrire l’opinion des Québécois·es par rapport à cette condition.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris parmi les résultats?
Deux résultats m’ont frappé. Le premier, c’est l’écart qui existe entre certains indicateurs utilisés par le gouvernement, ce qu’on appelle les seuils de pauvreté, comme la mesure du panier de consommation (MPC) pour calculer quel devrait être le revenu minimum annuel d’une personne ou d’une famille pour subvenir à ses besoins de base et la perception qu’ont les Québécois·es du revenu minimum nécessaire pour subvenir à ces besoins de base. L’écart est vraiment significatif. Pour une personne seule, le montant suggéré par les répondant·es est presque 75 % plus élevé que la MPC et correspond plus au revenu viable tel que calculé par l’IRIS. Bien sûr, il y a des nuances à apporter car quand on demande aux gens d’estimer le revenu minimum nécessaire dans le cadre d’un sondage, ce n’est pas évident de donner une mesure exacte. C’est une perception pas facile à mesurer, mais il demeure que ce résultat devrait être compris par les gouvernements comme une invitation à revisiter les mesures utilisées, puisqu’elles ne concordent pas totalement avec la réalité que vivent les Québécois·es.
Le deuxième résultat qui m’a beaucoup surpris, c’est la distinction que les répondant·es ont établie entre certaines catégories de personnes dans le cadre des mises en situation visant à se prononcer sur la responsabilité d’agir pour mettre fin à la pauvreté. Par exemple, si la personne est en situation de pauvreté en raison d’une dépendance à l’alcool et aux drogues, deux tiers des personnes interrogées pensent que c’est à la personne elle-même de surmonter ces difficultés, par contre si la situation de pauvreté de cette même personne résulte d’une maladie, comme le cancer, seulement 4% pensent que c’est à la personne elle-même de surmonter ces difficultés. Il y a quelque chose à déconstruire par rapport à cette perception.
Une autre distinction surprenante, c’est celle entre les personnes âgées et les jeunes. Si les personnes en situation de pauvreté sont des personnes âgées, 77% pensent que c’est à l’État de les aider, s’il s’agit d’étudiants à temps plein, d’une vingtaine d’années, seulement 41% pensent que c’est à l’État de les aider. On a tendance à banaliser la pauvreté chez les étudiants car elle est perçue comme temporaire, mais il reste que cette situation peut avoir un impact sur la réussite et la durée des études, et selon le domaine d’études, tout le monde n’aura pas la même aisance à rembourser les dettes.
Concernant la perception de la pauvreté des Québécois·es : qu’est-ce qui fait consensus?
Un élément largement répandu est que les Québécois·es se représentent la pauvreté essentiellement comme un phénomène de nature économique, ce qui est plutôt normal. Or, il y a d’autres dimensions documentées dans la littérature scientifique : la santé, la vie sociale et culturelle, la littératie numérique. Peu de Québécois·es font l’association entre la pauvreté et ces dimensions-là.
L’autre opinion largement répandue concerne les groupes de personnes en situation de pauvreté qui méritent une aide de l’État. Celles perçues comme ayant peu de contrôle sur leur situation comme les personnes âgées et les familles avec un faible revenu ou les personnes handicapées, sont considérées comme méritantes. À l’inverse, pour les personnes assistées sociales, considérées comme aptes au travail, le degré de soutien est très faible.
Pourquoi des préjugés persistent, comment les dépasser?
Les trois groupes pour lesquels les Québécois·es appuient moins une aide de l’État sont ces personnes assistées sociales jugées aptes au travail par le gouvernement, les personnes ayant une dépendance et les personnes réfugiées. J’ai l’impression que lorsqu’on creuse les réalités de ces trois groupes-là, on constate que la part de la responsabilité individuelle n’est pas si claire qu’à première vue. Il y a donc ici de l’espace pour de l’information, de la sensibilisation, de l’éducation pour mieux expliquer les réalités de ces personnes.
Quelle est la disposition des Québécois·es face à la lutte contre la pauvreté?
On a constaté que les Québécois·es accordent une grande importance à cet enjeu-là, presque autant qu’à l’accès à la santé et à la qualité des services en éducation. Ils et elles sont aussi largement d’avis (80%) que les gouvernements n’en font pas assez en termes de lutte à la pauvreté et qu’ils devraient en faire plus.
Comment ces résultats peuvent-ils être utilisés dans le cadre de la lutte contre la pauvreté?
Ces résultats peuvent être utiles à différentes catégories d’acteurs. Par exemple, pour un organisme qui souhaite attirer l’attention des élu·es sur cet enjeu-là, cette recherche illustre une demande de la population pour une plus grande attention face à la lutte contre la pauvreté.
Un·e intervenant·e qui travaille avec des réfugiés ou des personnes en situation de dépendance pourrait être découragé·e par ces résultats, mais ces données incitent aussi à l’action en mettant en relief l’importance de lutter contre la stigmatisation de certains groupes.
Si je suis un ou une stratège d’un parti politique, peu importe le parti, j’ai intérêt à avoir quelque chose à dire à propos de la pauvreté car les résultats indiquent que cet enjeu préoccupe l’électorat.
Enfin, si je suis une ou un journaliste, ces résultats démontrent qu’il faut plus parler de la pauvreté, au-delà de la crise du logement, il y a d’autres aspects qui préoccupent les Québécois·es, notamment la pauvreté chez les personnes âgées.
Quelles seraient les pistes de recherche pour aller plus loin?
Les deux constats qui m’ont surpris et mentionnés plus tôt, soit l’écart entre la perception et la mesure de la pauvreté, et les opinions en lien avec les causes de la pauvreté mériteraient d’être approfondis. Par exemple, pourquoi existe-t-il des préjugés envers les personnes en situation de dépendance? Est-ce que donner plus d’information sur la réalité de ces personnes au répondant d’un sondage changerait son opinion? Même chose pour des personnes réfugiées ou assistées sociales jugées aptes au travail. Creuser ces questions pourrait permettre d’anticiper l’efficacité d’une éventuelle campagne de sensibilisation. Y a-t-il une manière de présenter la réalité de ces personnes-là qui rendrait l’opinion publique plus favorable à leur égard? Cela me semble deux éléments prioritaires à approfondir dans des recherches ultérieures.
Note : Cette entrevue a été éditée et condensée pour en faciliter la lecture
La photo de l’article est issue de l’exposition Regards sur la pauvreté au Québec, présentée au World Press photo de Montréal en 2025.



